Climat - Conférence sur les dérèglements climatiques et l’action humanitaire

Retrouvez le discours prononcé par Laurent Fabius le 9 septembre 2015 à l’occasion de la clôture des travaux de la conférence sur les dérèglements climatiques et l’action humanitaire.

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Madame la Présidente,

Monsieur le Directeur de l’IRIS

Mesdames et Messieurs, Chers Amis,

D’abord, je vous remercie de cette lettre ouverte. Je vous l’avais dit, c’était déjà mon livre de chevet mais ce qui est important maintenant c’est que je vous aide à la populariser et à faire passer, dans les faits, les propositions concrètes qu’elle contient.

Je serai fidèle à la mission que vous m’avez confiée. Je la remettrai au Secrétaire général des Nations unies lors de l’Assemblée générale des Nations unies où nous nous retrouverons à la fin du mois de septembre. Et je la ferai partager aussi, mais vous l’avez peut-être déjà fait, à l’ensemble des délégués pour qu’ils délibèrent en ayant votre lettre et ses propositions concrètes.

Quelques mots en vous disant le plaisir que c’est pour le quai d’Orsay de vous accueillir aujourd’hui. Nous sommes à un peu moins de trois mois de la conférence de Paris et je pense qu’il est très important de faire entendre la voix des associations humanitaires internationales.

Cette rencontre, c’est un peu l’esprit dans lequel nous voulons travailler pour cette présidence française. C’est-à-dire d’écouter, d’avoir un niveau d’ambition élevé parce qu’il ne s’agit pas simplement d’avoir un accord mais il s’agit que l’accord permette d’avancer. Et puis, il faut en même temps trouver un esprit de compromis parce que l’une des difficultés majeures de la conférence - comme vous le savez - c’est qu’elle doit agir par consensus. J’aurais en face de moi 196 parties qui sont extrêmement différentes par définition et il faut, sans diminuer l’ambition, arriver à trouver un accord entre toutes ces parties.

Mais je pense que Laurence Tubiana a dû vous présenter ce matin l’état des discussions. Il y a peu de jours, c’est-à-dire ce week-end, dans cette même salle, je recevais une cinquantaine de ministres venus de tous les coins du monde, représentatifs, pour avancer sur deux sujets majeurs que, d’ailleurs vous avez abordés dans vos propos, aussi bien, vous, Madame que Pascal Boniface. Il s’agit de la question de l’adaptation, qui est évidemment fondamentale et de la question du financement, qui ne l’est pas moins.

Et l’on ne peut pas dire que nous ayons encore conclu parce que les procédures sont très complexes, mais enfin je pense que nous avons quand même avancé.

Laurence Tubiana vous a présenté ce matin l’état des discussions, les difficultés, les points qui demeurent en suspens, je ne vais pas y revenir, mais je voudrais peut-être faire écho à quelques points que vous soulevez et à certaines propositions que vous présentez.

Le premier point, qui est fondamental, sur lequel vous insistez, c’est l’idée que le réchauffement climatique - d’ailleurs, il vaut mieux appeler cela dérèglement climatique parce que ce fameux réchauffement peut se traduire dans certains cas par un refroidissement des températures - ne constitue pas qu’un problème environnemental, mais aussi et surtout et en même temps une menace extrêmement grave pour le développement, pour la santé et la sécurité des populations, et finalement pour la paix dans le monde. C’est l’idée qu’a développée Pascal Boniface et qui est parfaitement exacte. Notre débat sur ce sujet sera bref, car je partage à 100% votre diagnostic. J’ai même écrit sur ce sujet.

Quand on me demande d’expliquer pourquoi cette question de la conférence de Paris est importante et en fait ce qui est jeu, je dis, en essayant de peser bien le sens des mots que c’est un problème à la fois vital. Pourquoi ? Parce que d’abord ce qui est en jeu, c’est la vie de la planète, la vie des espèces et la nôtre. Vital aussi, deuxième sens de ce mot, parce que de la résolution ou non de cette question dépend la résolution de la plupart des autres questions. Vital, parce qu’aucune région du monde n’est épargnée même si elles sont touchées dans des proportions différentes et ce sont les plus pauvres qui sont les plus touchées.

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Et puis vital aussi pour une raison supplémentaire qui n’est pas toujours perçue et j’espère pouvoir être clair dans mes explications. Quand on a affaire à une conférence internationale en général, on espère toujours arriver à un bon résultat mais on peut se dire : « après tout, si on n’obtient pas un bon résultat cette année, on l’obtiendra l’année prochaine, dans deux ans ou dans trois ans ». Là, le problème est très différent parce que la nature même des gaz à effet de serre, qui sont envoyés dans l’atmosphère et qui restent, en fonction de la diversité de leur nature, soit quelques mois, quelques années, quelques décennies ou quelques siècles, fait que si nous n’arrivons pas à régler la question rapidement, la question n’est plus soluble. Et, c’est en cela que ce n’est pas une conférence comme toutes les autres. C’est pour cela que j’emploie le mot « vital » parce que ce n’est pas simplement une négociation, c’est une course contre la montre, et si on ne remporte pas cette course contre la montre, à ce moment-là on se trouve dans un piège qui est irréversible.

Voilà toutes les raisons pour lesquelles il est absolument indispensable d’aboutir à un accord ambitieux au mois de décembre et de bien faire comprendre, je pense surtout par rapport à nos populations, que ce n’est pas seulement une question de spécialistes, que ce n’est pas une question seulement d’un climat ou d’un moment qui serait plus ou moins chaud, mais c’est vraiment la question du développement, de la sécurité, de la vie elle-même qui est posée. L’autre jour, je relisais un livre absolument magnifique de Claude Lévi-Strauss qui s’appelle « Tristes tropiques » et, à la fin de ce livre, il y a une phrase de Lévi-Strauss - je ne la cite pas exactement mais son esprit est celui-là - où il dit : le monde a commencé sans les hommes et la question est de savoir s’il se prolongera sans eux. Je pense que là nous sommes vraiment au fond de la question.

Une deuxième remarque que je voudrais faire porte sur : quel objectif nous fixer, et comment agir ? Vous proposez de fixer un objectif collectif de réchauffement limité à 1,5 degré et de zéro émission en 2050. C’est évidemment hautement souhaitable, mais l’objectif défini dans les négociations - même s’il y a toujours un paragraphe qui est ambivalent - le plus souvent, c’est une limite à deux degrés. Mais beaucoup de pays, et notamment les États insulaires réclament une limitation à 1,5 degré, car dès ce seuil, ils seront déjà très gravement touchés par les effets du dérèglement. Des discussions sont en cours sur l’opportunité de choisir tel élément ou tel autre. Je ne peux pas vous dire à ce stade quel chiffre sera privilégié mais il est exact, scientifiquement, que dès 1,5 degré les conséquences sont extrêmement lourdes. En ce qui concerne l’objectif collectif, il y a des discussions et les mots, comme toujours, ont une grande importance : est-ce que l’on peut parvenir à faire partager l’objectif de zéro émission d’ici 2050 ? Est-ce que, comme c’est le cas dans le dernier communiqué du G7, on fixe un objectif plus général de décarbonation de l’économie mondiale - c’est-à-dire zéro émissions nettes - d’ici la fin du siècle ? La discussion est difficile car, vous l’imaginez, lorsque, sans vouloir personnaliser tel ou tel pays, nous discutons avec des pays dont les ressources essentielles sont les énergies fossiles pour leur dire : « Les choses étant ce qu’elles sont, il faut que nous allions vers une économie décarbonée » et que nous commençons à afficher des chiffres, évidemment l’on sent des réticences et des résistances très fortes. Je ne sais pas si nous parviendrons dès Paris à aller au-delà de l’objectif qui est fixé. Mais tout montre que, si on veut vraiment engager ce changement dont vous parliez, il faut non seulement se fixer un objectif j’allais dire de court terme mais avoir un objectif long pour que chacun mesure bien que nous sommes engagés.

Vous proposez aussi que les contributions nationales incluent des éléments très concrets, par exemple sur la préservation des forêts et des récifs coralliens. Je partage votre avis. Lors de la conférence de Lima en décembre 2014, j’ai le souvenir que nous avions discuté de cela mais que nous n’avions pas pu nous mettre d’accord sur des critères précis pour les contributions nationales, parce qu’un certain nombre de pays avaient dit : c’est la première fois qu’on nous le demande, donc vous ne pouvez pas être trop précis. Ce qui est important c’est déjà que chacun prenne des engagements, et ensuite on pourra être plus précis. Quand on regarde quand même ces contributions - et aujourd’hui nous en avons 56 qui ont été publiées représentant à peu près plus de 60% des émissions de gaz à effet de serre - il y en a qui détaillent avec une grande précision la manière dont ils entendaient mettre en oeuvre leurs objectifs : c’est essentiel pour la crédibilité de ces engagements et pour leur compréhension par les citoyens.

Mon effort, c’est que nous puissions être plus prescriptifs pour la suite, après Paris. Parce qu’il faut bien comprendre que Paris c’est un « turning point ». Nous n’allons pas résoudre toutes les questions mais en revanche il est très important que, à Paris, nous puissions mettre en route des mécanismes et je pense notamment aux mécanismes de révision, aux cycles de révision qui nous permettront de ne pas faire le même effort méthodologique tous les cinq, huit ou dix ans, sinon nous ne nous en sortirions pas. Et je pense qu’inscrire ces mécanismes de précision et de révision, même si nous n’arrivions pas dès décembre à ce qu’ils soient traduits dans les faits, mais s’ils sont traduits dans le droit déjà ce sera un progrès très utile.

Comment réduire la vulnérabilité des populations au dérèglement climatique ? C’est la question, majeure, de « l’adaptation ». C’était, je vous l’ai dit, un des deux thèmes de la discussion que nous avons eue tout ce week-end et c’est évidemment la préoccupation numéro un des pays les plus vulnérables. Je dois dire, et cela c’est un aspect positif, que depuis que je suis ces questions, je constate des progrès importants dans la prise de conscience par tous les pays - parce qu’un certain nombre jusqu’à présent n’était pas très conscients de cela, de la nécessité d’avancer beaucoup sur ce sujet. Cela veut dire nous fixer un objectif commun, comme nous l’avons fait pour les deux degrés ou les 1,5 degré. Cela veut dire encourager tous les pays à se doter de plans nationaux d’adaptation. Cela veut dire aussi dégager davantage de moyens financiers : c’est pourquoi - et je tiens à le dire il y a déjà une décision positive prise par le conseil d’administration du Fonds vert qui a décidé de consacrer désormais à l’adaptation 50% des ressources du Fonds vert. Mais ce qui ressort des discussions que nous avons avec mes collègues à ce sujet, c’est que nous devons tendre vers le même objectif de moitié-moitié pour l’ensemble des financements climat.

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Vous souhaitez aussi que les bailleurs fassent de l’adoption de plans nationaux d’adaptation un critère d’attribution de leur aide. S’agissant de la France, j’ai demandé à l’Agence française de développement de prendre systématiquement en compte ce critère dans les projets d’infrastructures financés en particulier en Afrique. Parce que, siSi nous finançons des projets dont le bénéfice est perdu le lendemain à cause des effets du dérèglement climatique, c’est vraiment du gaspillage.

Vous insistez aussi sur l’importance des mesures de réaction rapide aux catastrophes. Là encore, c’est une conviction que nous partageons. Je dis « nous » parce que la secrétaire d’État Annick Girardin est particulièrement chargée de travailler sur la généralisation avant 2020 de la couverture des pays les plus vulnérables par des mécanismes d’alerte précoce face aux événements climatiques extrêmes. Nous avons fait des évaluations : nous devons pour cela mobiliser 100 millions d’euros d’ici 2020. Nous y travaillons. Nous pensons que la Conférence de Paris devrait se traduire par des résultats très concrets dans ce domaine de l’alerte.

Autre point : votre attachement à la prise en compte des droits de l’Homme, et singulièrement des droits des femmes. Vous avez pleinement raison. Il y aura un certain nombre d’« événements » sur les femmes au cours des semaines qui vont venir, il y aura un événement sur les femmes et le climat lors de l’Assemblée générale des Nations unies fin septembre, et un autre au Quai d’Orsay prévu au mois d’octobre.

Et, au sein même du déroulement de la COP, nous avons prévu qu’un événement soit consacré à ce thème extrêmement important. J’ai souvenir d’une intervention extrêmement percutante faite par notre amie l’autre jour à Lille, et je crois qu’elle a recommencé ce matin et je vais d’ailleurs vous raconter une anecdote. À Lille, notre amie [Mme Hindou Oumarou Ibrahim] disait que les COP ne sont pas justes « parce que, moi, quand je viens avec ma délégation, comme je suis d’un pays pauvre, nous sommes deux, tandis que vous les pays riches, vous êtes 60 ». Je lui dis : « sur tout le reste, je vous suis, mais là, honnêtement, compte tenu de votre force de conviction, à mon avis, à deux, vous en faites beaucoup plus et vous êtes beaucoup plus efficace qu’à 60 ». Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas égaliser les choses mais j’avais été frappé par cet élément. En tout cas, je pense que ce thème est tout à fait majeur.

Dernier point, qui est majeur : la question des « déplacés environnementaux ou climatiques ». Le constat est malheureusement le bon et le rapprochement que vous avez fait est très juste. Aujourd’hui, nous faisons face en Europe à ce qu’il est convenu d’appeler une crise migratoire et vous voyez les conséquences que cela entraîne, les problèmes, les interrogations de toutes sortes. Mais cela concerne quelques centaines de milliers de réfugiés. Si nous n’agissons pas ou pas assez vite ou pas assez contre le dérèglement climatique - avec les conséquences que l’on sait sur les sécheresses, les famines, les inondations mondiales, sur la question de la sécurité -, ce ne sont pas des centaines de milliers de personnes, mais ajoutons pas mal de zéros qui seraient concernées par les mouvements migratoires. J’aurai l’occasion de traiter cela en particulier puisque je me rendrai au Bengladesh avec mon collègue, ministre des affaires étrangères allemand, d’ici quelques semaines et le Bengladesh est directement touché par cela. D’où la nécessité pour la communauté internationale d’une part d’agir sur l’atténuation et l’adaptation, et d’autre part de faire preuve de solidarité pour trouver des solutions pour les personnes qui sont obligés de quitter leur environnement à cause des catastrophes naturelles ou d’autres événements liés au climat. Il y a une initiative qui a été mise en place en 2011 à la suite de la conférence de Cancun et qui réunit un certain nombre de pays, dont la France. Ce groupe se réunira au mois d’octobre prochains à Genève. Je souhaite que nous puissions aboutir à des propositions opérationnelles, à la fois pour mieux anticiper ces migrations et pour définir une sorte de « charte de principes communs » concernant ces futurs migrants.

Voilà quelques éléments que je voulais dire pour faire écho à « il est temps d’agir ». C’est vrai que venir à la tribune pour dire : « Assez parlé, il est temps d’agir », c’est un peu paradoxal. Un peu comme ce philosophe qui écrivait un très gros livre dont le thème était « le langage n’existe pas ». Mais il faut à la fois parler et agir. La parole est utile parce qu’il faut faire passer des messages, il faut réfléchir, il faut travailler entre nous. Mais tout cela doit déboucher évidemment sur l’action et, de ce point de vue-là, je veux remercier toutes celles et tous ceux qui sont là, remercier Action contre la Faim, Care France et l’IRIS, qui ont pris l’initiative de cette réunion, conjointement avec le Centre de crise et de soutien du Quai d’Orsay parce que je pense que, directement, par vos initiatives et puis par vos membres et puis par les résonances que tout cela peut entraîner, cela donne une dimension tout à fait essentiel à la préparation de la conférence de Paris.

Je termine par un constat qui est - je ne sais pas si c’est un regret mais c’est un constat qu’on peut faire -, compte tenu de ce qu’est la société mondiale, les choses sont ainsi faites aujourd’hui que, quand des responsables politiques disent qu’il est urgent d’agir, on les écoute d’une oreille qui n’est pas nécessairement très attentive. Quand des acteurs humanitaires tirent la sonnette d’alarme avec des éléments précis, alors je constate qu’on les écoute beaucoup mieux. J’en tire la leçon qu’il Il faut unir nos efforts. Parce que, comme vous l’avez fort bien dit, c’est l’essentiel qui est en jeu. Je serai donc un messager fidèle et j’espère actif - oui, c’est sûr mais je l’espère avec du succès - des messages que vous avez passés aujourd’hui."

Discours de Laurent Fabius du 9 septembre 2015

Dernière modification : 22/09/2015

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